SAINT-JUNIEN LA ROUGE

à La Mégisserie du 6 octobre 2012 au 19 janvier 2013

 

 

Saint-Junien la Rouge, l’idée du titre et de cette exposition, vient du journal Life qui, en 1951, s’inquiétant du pouvoir communiste en France, rédige un long article en prenant comme exemple la ville de Saint-Junien. Ce journal (que l’association Impact a réimprimé, accompagné d’articles historiques passionnants) a été le point de départ de cette exposition. Au début, elle devait se construire autour des images de Nat Farbman, photographe de Life, qui a saisi fortement l’identité de la ville. Au fur et à mesure de nos rencontres, le thème de l’exposition s’est ouvert et c’est une vision assez large du Saint-Junien des années cinquante que nous vous proposons. Rencontres, en effet, car Saint-Junien la Rouge est une exposition collective. Elle n’a pu se faire qu’avec la présence, la volonté, l’enthousiasme d’un groupe de personnes, d’associations*, de la Fondation La Borie-en-Limousin, de services de la mairie de Saint-Junien qui pendant plus d’un an se sont retrouvés pour réaliser cette exposition. Merci à eux tous. Ils ont apporté leurs paroles, leurs passions, leurs souvenirs, leurs joies et tristesses. Ils ont cherché dans leurs têtes, dans leurs coeurs, dans leurs tiroirs et greniers pour montrer ce passé qui n’est pas passé, mais qui est si vite effacé. Des objets, des images, des odeurs, des films, des meubles, des affiches... sont sortis des cartables, des cartons, des maisons. Cette exposition a été construite de personnes qui ont vécu ces années cinquante et d’autres pas du tout. Elle est faite de leurs passions, de nos oublis, de leurs visions différentes de la vie, des quartiers où ils ont vécu. Elle est faite aussi de documents d’archives, de recherches historiques, de fonds appartenant à la commune.

 

Cette exposition a quatre espaces : la ville, la vie politique et syndicale, le travail, la vie quotidienne. Ce n’est pas une exposition exhaustive (elle est impossible à faire dans l’état des recherches et des documents consacrés à cette époque), c’est une exposition humaine qui veut faire sentir, palper cette ville si proche.

 

* Jean-Claude Arena, Anne Balestras, Emmanuel Baroulaud, Georges Bellot, Monsieur Berain, Franck Bernard, Hamid Bernoussi, Bernadète Bidaude, Marcel Boulesteix et sa femme, Maurice Jacques Boulesteix, Paul Bourdache, Madeleine Buisson, Guy Chabernaud, Yves Chagneau, Lucien Coindeau, Roger et Max Colombier, Aude Courivaud, Josyane Dartois, Monsieur Dehé, Jean-Marie Desbordes, Jacques Deserces, Claire Dumasdelage, Marie-Louise Duvieux, Lucien Fusade, Nicole Gaudy, Thierry Granet, Christiane Izaret, Jean-Daniel Javayon, Marguerite Lagarde, Blandine Lamy, Nicolas Lavergne, Raymond Leboutet, Paule Lombart, Jean-Luc Loyer, Jean-Pierre Mériguet, Yvette Petit, Annick Reijasse, Marc Riffaud, Claire Sénamaud.

 

 

 

Pourquoi passons nous si vite ? Et nos maisons et nos villes avec ? 1950 : 60 ans à peine. Les rues de Saint-Junien, les immeubles, les commerces et leurs activités, le travail des hommes et leurs jeux sont des souvenirs archéologiques, tombés dans l’ignorance.

C’est comme si la ville existait le temps de la maturité d’une génération. Pendant vingt, trente ans, elle ressemble à ce que nous avons connu. Après, nous circulons dans plusieurs villes en même temps, une que nous voyons réellement et d’autres, celles que nous avons vécu, que nous voyons en parallèle dans notre mémoire.

 

Les hommes et les femmes changent comme la ville. Ils avancent, se transforment et vieillissent ensemble. Il y a une sorte de fraternité entre eux. La chance de la ville est qu’elle peut se rénover continuellement sans disparaître. Les gens vieillissent, une ville neuve dans la tête, celle de leurs dix ans, vingt ans.

 

Notre vision a ainsi plusieurs couches. Les maisons restent, leurs destinations changent, un garage devient marchand de vêtements, le siège de l’union syndicale, une assurance quelconque.

 

Nous marchons au milieu de rues, de gens, d’odeurs, de sons qui n’existent plus et que nous voyons, entendons, sentons toujours : l’odeur des quartiers, des petites ruelles, des usines, des gâteaux, les chants des oiseaux dans des cages, le son des pas des enfants, en galoche, qui courent sur le boulevard et se passent le ballon.

 

 

Toute notre vie nous voyageons dans le temps et les photographies sont des balises.

Elles sont comme des cartes de géographie pour apprendre à nos enfants où nous avons vécu et à quel temps. Notre mémoire le sait bien mais elle n’est pas visible. La photographie et le cinéma sont de la mémoire qui se voit. Ils sont très présents dans cette exposition pour nous aider à percevoir, à comprendre cette ville disparue des années cinquante.

Nous sommes des éponges qui vivons toute notre vie avec ce que nous avons vu : les paroles et les vêtements de notre famille , les maisons si grandes pour nos têtes d’enfants, les maisons si petites que nous étions tout le temps dehors, les jeux des couteaux, les phrases et les leçons épelées et apprises, les défilés, le travail qui ne s’arrêtait pas à la maison...

 

Nous sommes comme des éponges, on nous presse un peu dessus et tout revient, toute cette vie, ces vies qui n’existent plus.

 

 

Mais la mémoire est une drôle de compagne, elle sélectionne, elle peut embellir mais aussi rendre laid. Elle n’est pas vérité historique, mais témoignage personnel, intime : c’est notre propre histoire.

 

Cette exposition est faite aussi de ces bouts de mémoire, comme une couverture tricotée de centaines de morceaux différents. Elle est fabriquée d’humains subjectifs. L’exposition essaie d’en présenter la pluralité pour tendre à une vision d’ensemble. L’Histoire n’est pas la vérité, elle est une reconstitution humaine faillible.

Il y a peu de livres d’Histoire sur Saint-Junien, il y a eu peu d’expositions sur son histoire. Il reste les langues pour en parler et des documents d’archives, prêtées par des personnes, des institutions, que nous sommes loin d’avoir exploité. Cette exposition est ainsi parcellaire.

 

Pourquoi ces vies sont-elles si vite oubliées ? Parce que ce sont des vies de rien ? Qui ne sont pas dignes de musée, d’études historiques ? Pourtant dans les bassins miniers, sidérurgiques, les recherches ont été faites...Les gantiers, les papetiers, les mégissiers sont-ils trop peu nombreux, ne font-ils pas classe pour qu’on s’intéresse à eux ?

 

 

Parce que les idées communistes, les actes coopératifs, mutualistes ont été malmenés, niés, effacés depuis une trentaine d’années ? Qu’un autre développement a été tenté dans ces années cinquante, une autre société, plus solidaire, dont on ne doit pas se souvenir ? Pour ne pas en tirer les leçons positives ou négatives, pour ne pas ressayer, en se disant que si cette société a été possible, il y a soixante ans, pourquoi pas à présent ?

 

 

Parce que nous reconstruisons autre chose ? Et que nous avons besoin de faire le ménage pour faire place au neuf. Parce qu’une ville n’est pas un cimetière, que les maisons revivent avec les nouveaux arrivants, oubliant les anciens dès que la porte est fermée. La ville est cruelle. Elle reste, nous disparaissons.

 

Ces vies oubliées nous voulons les faire réapparaître. Dignement. Tel est un des objectifs de cette exposition.

Il y a comme une catastrophe imminente dans chaque souffle qui vient d’être respiré. Il est déjà passé, enterré. Nous sommes vivants et en même temps fantômes. 

 

Nous sommes des fabricants immédiats de passé.

 

C’est peut-être pour cette raison, qu’une ville des années cinquante, semble si lointaine. Combien de milliards de souffles se sont écoulés depuis ses sourires devant l’usine neuve et cette même usine sans toit, ruinée et désertée ? Des années de respirations comme des années lumières qui séparent.

Cette exposition est un début de recherche, de reconnaissance. Elle montre que le passé de Saint-Junien peut être porteur d’avenir, que le passé n’est pas synonyme d’une époque moins moderne, moins espérante que la nôtre (ni d’âge d’or).

 

Un passé à réfléchir, à vivre, à remettre en bouche, pour que nous soyons conscients que d’autres chemins existent et que nous sommes faits des autres.

 

 

Entrée libre

 

 

Visite « chantée et jouée » de l’exposition le samedi 17 novembre 2012 (avec plusieurs associations, artistes dont l’Atelier Théâtre Garance...). 

Renseignements auprès de Mariella Grillo

 

Ouverte au public du mardi au vendredi de 9h00 à 12h00 / 14h00 à 18h00

et le samedi de 14h00 à 18h00