Maria Primachenko, artiste ukrainienne

C’est tellement incroyable, la guerre en Europe.
Le lundi tu vas au cinéma, le mardi tu vis dans une cave.
Le lundi tu fais tes courses au supermarché, le mardi tu manges les aliments arrivés par camion humanitaire.
Le lundi tu couches tes enfants dans leurs lits douillets, le mardi tu es dans la rue avec un petit fusil pour défendre ton pays.
Pour toi, ça arrive soudainement.
Pour les responsables c’est préparé depuis longtemps, comme une petite marmite de haine qu’on laisse mijoter et dont on entretient le feu.
C’est une vieille recette qui a déjà été utilisée, parce que ce n’est pas la première fois qu’il y a la guerre en Europe depuis 1945.
Ils le savent bien nos amis yougoslaves, ça s’est passé comme ça pour eux aussi.
D’un coup, leurs partis politiques, les mots, toutes les pensées ne parlent plus que d’une chose, de l’ennemi qui était hier ton ami, ton voisin. De l’ennemi qui ne parle pas comme toi, qui ne pense pas comme toi, qui ne prie pas comme toi… Jusqu’à hier, tu mangeais avec lui depuis des années et des années, jusqu’à hier tu vendais des pommes de terre à cette femme qu’aujourd’hui tu tues avec la pelle de ton potager.
D’un coup, les chars, les avions, les mitraillettes sont devenus aussi courants que le pain du boulanger.
D’un coup je l’ai vu de mes yeux, les maisons n’ont plus de toit, les gens vivent dans leurs garages, les immeubles n’ont plus de chauffage, l’eau n’est plus courante au robinet, tu dois courir sous les ponts pour ne pas mourir, tu dois ramper pour sortir de ton HLM pour échapper aux tirs, tu vois la maison de ton voisin exploser sous tes yeux, tu n’as plus de travail, ta famille et tes amis sont partis aux 4 coins du monde pour survivre. J’en ai vu le résultat de mes yeux à Gorazde (une ville grande comme Saint-Junien, avec une économie comparable), une ville qui au bout de 4 ans de guerre, n’a plus d’usine, chacun dans sa famille a perdu au moins un frère, un père, une mère, une soeur, un enfant, un grand-père, une grand-mère, des amis, les gens sont redevenus des fermiers dont le seul lopin de terre qu’ils cultivent est au premier étage de leurs maisons détruites, le seul endroit où ils peuvent cultiver sans se faire descendre. C’est tellement incroyable comme la haine et ses discours sont puissants, ils commencent petitement, puis si on laisse faire comme aujourd’hui chez nous, ils grandissent et s’installent partout. C’est une vague qui emporte tout.

C’est tellement invraisemblable, la guerre en Europe.
Nous qui sommes habitués à la douceur de la paix (grâce à nos grands-parents qui ont laissé leurs peaux pour notre paix).
C’est beaucoup moins invraisemblable, la guerre quand on est syrien, afghan, soudanais…
Mais c’est loin, on ne sait pas trop où c’est, comme le réchauffement climatique, ce n’est pas pour nous.
Mais tout de même, parfois ils prennent des bateaux pour venir chez nous, pour sauver leurs peaux.
Et c’est un peu gênant tous ces gens qui débarquent avec des sacs plastiques avec 2 vêtements et des baskets, on en fait quoi ?

Et puis voilà, patatras, on pensait que le danger, c’était tous ces pauvres qui allaient nous rendre plus pauvres…
Et puis non en fait, ce sont des militaires bien rasés, avec des petits cheveux courts et des gros tanks verts qui sont une vraie menace. Avec des chefs qui ont les mêmes paroles que des partis de chez nous : « encerclement », « insécurité », « des étrangers », « des drogués », « on est plus chez nous », « retrouver nos vraies frontières »…
En fait tout ça, ce n’est pas invraisemblable, ça n’arrive pas soudainement. Des gens qui ont le pouvoir, ou qui le désirent, préparent depuis longtemps la guerre avec des mots.
On sous-estime le pouvoir des mots.
Sur certains mots on devrait mettre des alarmes qui hurlent dès qu’on les utilise.
Certains mots, laissent des traces, des rides, des crevasses.
Certains mots créent une ambiance, de défiance, de méfiance, de peur.
Certains mots créent des ennemis et tout devient ennemi.

Et puis ces mots deviennent des pensées. Les pensées deviennent des actes. Les actes deviennent des armes.

Et puis la haine de l’autre, c’est si simple d’avoir un ennemi désigné, de ne pas se poser d’autres questions. Et puis, la haine de l’autre, ça va si vite en soi, comme un toboggan, comme le sang qui va couler. On est entraîné jusqu’au gouffre.

Alors petitement, les théâtres parlent des mots. Ils les retournent de tous les côtés, pour que nous soyons moins dupes des mots qui réduisent, qui détruisent
Alors modestement, nous faisons tout pour que les théâtres, les cinémas soient des lieux de rencontres, pour ne pas nous séparer.
Alors joyeusement, nous proposons des langues du rire, de la joie, de la dénonciation.
Ça parait dérisoire. Mais c’est essentiel.
Parce que les mots sont forts et nous avons le pouvoir de les changer.
Parce que les mots sont aussi intelligents, pleins d’amour.
C’est à nous de transformer ces mots en pensées, ces pensées en acte, ces actes en beauté, en paix.
C’est notre travail, maintenant.

Olivier Couqueberg,
Directeur de La Mégisserie